Nouveau thème: le fachisme
La bête immonde
On peut l'écrire comme on le veut mais le voici de retour en force dans nos provinces picardes, voici un texte de l'un de nos nouveaux correspondants:
Ces petits fascismes que nous laissons devenir grands.
Ce n’est pas facile de parler.
Aujourd’hui une personne à peu prêt sensible, à peu prêt consciente sent bien que prendre la parole contient une prise de risque, même sur les sujets les plus ordinaires, les plus courants, les plus banaux. Même et surtout sur ceux là.
Ce n’est même pas vraiment le silence qui remplace la parole, mais un bruit de fonds, un brouhaha, une rumeur où personne ne parle vraiment ou personne n’écoute plus, ou personne n’entend.
Ce qui traverse, le sentiment de vulnérabilité. Où que l’on soit, qui que l’on soit, cela s’exprime malgré soi. Chacun est devenu vulnérable : Peur de la dégradation des conditions de travail, peur des délocalisations, peur du chômage, peur de devenir SDF, peur de l’exclusion, peur pour l’avenir de ses enfants, peur pour sa famille, peur de décevoir, de démériter, peurs des pollutions, du climat, peur du despotisme, du tyran mais aussi et de façon paradoxale de la démocratie, de la République, peur de la guerre mais aussi et de façon paradoxale peur du sacrifice que réclame la Paix, peur de l’ordre mais aussi et de façon paradoxale peur du désordre, peur de l’Europe, peur du voisin, du lointain et du prochain… vulnérables parce que seuls, sans plus rien de commun et pourtant rêvant de communauté utopique. Pas facile de parler de ces peurs, de ces petits rêves aussi bien idéaux qu’imprécis.
Il n’est pas malsain d’avoir des petits rêves de la sorte, dans le fonds c’est aussi là où s’exprime ce qui ne fonctionne pas, ce qui est attendu, ce qui est à atteindre, c’est aussi là que nait la critique à porter devant ce qui se produit, aussi là où l’on sait qu’il se passe quelque chose qui ne va pas et où l’action pourrait commencer. Mais, il s’agit aussi de rêves, d’utopies mortifères parce qu’ils deviennent une chose en soi, indiscutables qui, exprimant la colère enfouit, doivent exister immédiatement, maintenant, entièrement et éclater dans leur pureté immaculée, parfaits, idéaux c'est-à-dire dangereux. Ces rêves, nous les pensons révolutionnaires car promettant tout de suite de grands changements mais, en réalité, ils mettent l’utopie, l’idéalisation avant le réel et l’action. Ce sont les rêves de ces petits fascismes que nous laissons devenir grands. Pas facile de parler de nos dérives possibles vers l’illusion de l’autoritarisme.
On va dire : « Voilà le mot est lâché et si tout est fascisme rien ne l’est plus » ou encore « Le fascisme est un mouvement qui concerne l’Italie de Mussolini dans la première moitié du XX° siècle ». Est oublié que ce terme est aussi un concept de philosophie politique, d’Histoire qui permet d’expliquer des mouvements, des compulsions, des passions, d’appréhender des réalités se déroulant sous nos yeux. Le fascisme ? Grandeur, Autorité, Tradition et Violence; Nostalgie, Mélancolie, Idéalisation et Brutalité; Passé, Mémoire, Epuration et Mort; Individualisme, Inégalitarisme, Egoïsme et Force. Et aussi, le culte du chef, du leader comme on dit aujourd’hui, comme une projection dans une image plus véridique que la fadeur quotidienne d’un pouvoir impotent, une image pour ne pas dire la continue impuissance du pouvoir institué. Aller n’en doutons pas, le stalinisme aussi fut un fascisme ! Pas facile de parler de nos envies de nous soumettre à l’Ordre parfait d’une société figée.
On se dit « Communiste » mais où est donc ce qui est en commun, le point commun d’où cela peut commercer ? On se dit « Socialiste » mais qui y a-t-il donc à socialiser, où est l’énergie sociale qui ferait société ? Ce qui triomphe aujourd’hui, l’homo oeconomicus, l’individu méthodique, intentionnel rationnel, l’individualisme égoïste calculateur qui transforme tout un chacun en petit Etat combinant ses petites solutions individuelles devant la masse des questions et des problèmes, établissant sa dignité dans une morale puritaine du contrôle, de l’autocontrôle ; en réalité à jamais seuls, isolés, enfermés dans son petit monde au risque de la désolation. Pas facile de parler seul dans son monde clos.
Pour qu’il y ait quelque chose de commun, il faudrait savoir dire « Nous» et pour savoir dire « Nous », il faut savoir dire « Je ». De partout dans la rumeur qui court on n’entend que « Moi » ou plus subtil, plus propre « Personnellement ». Pour le dire autrement, l’inégalité est devenue non seulement nécessaire mais naturelle et a fait renoncer à la Liberté. Voilà ce qui surgit d’un coup comme une évidence, pour que la Liberté existe il faut une Egalité de chacun dans la possibilité d’être libre. Et aussi ceci : si la Liberté individuelle se termine là ou commence celle d’autrui, il devient d’un coup évident que cette Liberté commence aussi avec celle d’autrui : il n’est pas possible d’être libre seul sauf dans l’utopie paradisiaque d’une ile sous les tropiques ; Robinson. C’est difficile de parler quand on mesure que l’on a déjà renoncé à deux principes souverains de l’action politique : Egalité, Liberté.
Quant à la Fraternité, on l’a oublié. « Liberté, Egalité, Fraternité », même si on peut souhaiter que l’ordre des termes soit différent, la vérité est que la maxime nait de la Révolution Française, mise au gout du jour par la Révolution de 1848, n’est plus qu’un slogan que l’on agite, un logo qu’on affiche, une litanie que l’on récite sans cœur, ni esprit, ni âme. D’ailleurs, le souhait de Solidarité qui veut remplacer la Fraternité n’est que l’aveu de cette impuissance rhétorique qui dit la préférence pour une administration des élans politiques, pour la machine froide d’un Etat bureaucratique agissant à la place des peuples. Difficile de parler quand il s’agit déjà d’avouer une nouvelle soumission consentie.
Il s‘agit peut être seulement de retrouver un sens à la Fraternité, à l’Egalité, à La Liberté, il s’agit peut être dès aujourd’hui de parler de cela, que peut être cette parole est déjà en soi politique, que c’est peut être déjà le lieu où l’on peut Etre en son nom propre, que c’est peut être déjà une action sur l’ordre implacable des choses. Quelqu’un m’a dit un jour : « Etre communiste c’est avant tout une question de cœur ». Je crains que cette approche ne fasse de l’engagement politique qu’une question identitaire d’appartenance, qu’une gentillesse affective. J’ai envie de dire c’est aussi une question d’esprit. De ce cœur et de cet esprit qui n’ignorent rien de leurs raisons et qui font du militant une personne à part entière capable de construire l’enjeu commun des luttes et combats à conduire ; celui qui, n’étant plus dans la rumeur des choses, parle et indique le point fixe et solide où placer le levier du changement.
Hervé